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Homélie du Dimanche 8 Octobre 2017

NE RIEN PRÉFÉRER À L’ŒUVRE DE DIEU


Il y a quelques jours un envoyé du patriarcat de Moscou, le métropolite Hilarion, a rencontré à Rome le pape émérite Benoît XVI pour lui remettre le onzième volume des œuvres théologiques de Joseph Ratzinger /Benoît XVI qui ont été traduites et publiées en russe par le patriarcat. À cette occasion ont été traduites les quelques lignes de la préface que Benoît XVI avait rédigée, en 2015, pour cette publication. Je vous en cite l’essentiel :

« Nihil Operi Dei praeponatur. Que rien ne prime sur le culte divin. Avec ces paroles, saint Benoît, dans sa Règle (43,3), a établi la priorité absolue du culte divin sur toute autre tâche de la vie monastique. Ceci, même dans la vie monastique, n'était pas évident car pour les moines, le travail dans l'agriculture et la science était aussi une tâche essentielle. Tant dans l'agriculture que dans l'artisanat et dans le travail de formation, il pouvait bien sûr y avoir des urgences temporelles qui auraient pu apparaître plus importantes que la liturgie. Face à tout cela, Benoît, avec la priorité donnée à la liturgie, souligne sans équivoque la priorité de Dieu dans notre vie: "A l'heure de l'Office divin, dès que le signal est entendu, laissant tout ce qu'on a entre les mains, il faut accourir avec la plus grande diligence" (43.1). Dans la conscience des hommes d'aujourd'hui, les choses de Dieu et avec elles la liturgie n'apparaissent absolument pas urgentes. Il y a urgence pour tout, mais la chose de Dieu ne semble jamais urgente. Bien sûr, on pourrait affirmer que la vie monastique est dans tous les cas quelque chose de différent de la vie des hommes dans le monde, et c'est certainement vrai. Et pourtant, la priorité de Dieu que nous avons oubliée s'applique à tous. Si Dieu n'est plus important, les critères pour établir ce qui est important se déplacent. L'homme, en mettant Dieu de côté, se soumet à des contraintes qui l'asservissent à des forces matérielles et sont ainsi opposées à sa dignité. Dans les années qui ont suivi le Concile Vatican II, j'ai pris à nouveau conscience de la priorité de Dieu et de la liturgie divine. Le malentendu de la réforme liturgique qui s'est largement répandu dans l'Église catholique a conduit à mettre de plus en plus au premier plan l'aspect de l'instruction, et de sa propre activité, sa propre créativité. Le "faire" des hommes nous a fait presque oublier la présence de Dieu. Dans une telle situation, il devient de plus en plus clair que l'existence de l'Église vit de la juste célébration de la liturgie et que l'Église est en danger lorsque la primauté de Dieu n'apparaît plus dans la liturgie et donc dans la vie. La cause la plus profonde de la crise qui a bouleversé l'Église est l'obscurcissement de la priorité de Dieu dans la liturgie. Tout cela m'a amené à me consacrer plus largement que par le passé au thème de la liturgie parce que je savais que le vrai renouveau de la liturgie est une condition fondamentale du renouveau de l'Église. »

Si je vous cite ces quelques lignes du vénéré pape Benoît XVI c’est sans doute à cause de leur intérêt dans l’absolu – mais peut-être aussi parce ce temps de rentrée, les évangiles que nous entendons ces dimanches et qui nous parlent de la Vigne du Seigneur, qui nous invitent à y travailler sans retard, l’interrogation qui peut être la nôtre devant l’évangile de ce jour qui nous fait nous demander si nous ne sommes pas de ces mauvais vignerons qui ne font pas porter à la vigne le fruit que le maître en attend – tout cela nous précipite forcément sur le faire, sur l’action. Nous ne savons pas si ce que nous faisons est bien, si nous faisons tout ce que nous devrions faire, nous cherchons qu’est-ce que nous devrions faire et que nous ne faisons pas. Face à la perte de la foi, à l’éloignement de nos contemporains des « choses de Dieu », le besoin d’évangélisation nous apparaît immense, la nécessité du témoignage urgente. Face aux misères que les moyens d’information actuels nous placent sans cesse sous les yeux, les besoins de la charité nous apparaissent immenses, la nécessité de l’action caritative se fait sentir à nous avec une urgence non moins grande. Au point que nous finissons par nous dire que c’est là que se trouve la vérité du christianisme ; que finalement ce n’est pas si grave si nos contemporains ignorent le contenu de la foi pourvu qu’ils en pratiquent les œuvres ; que le fruit que le maître attend des ouvriers de sa vigne c’est l’humanitaire et le caritatif, et que cela suffit bien. N’est-il pas alors urgent de réentendre la parole de sagesse que le pape Benoît emprunte à saint Benoît : Nihil Operi Dei praeponatur, « Ne rien préférer à l’œuvre de Dieu »

Benoît XVI le fait bien remarquer : les « urgences temporelles » existaient à l’époque de saint Benoît autant qu’aujourd’hui – c’était le temps de l’effondrement de l’immense édifice de l’empire romain. Le monde était en ruines, et Benoît et ses fils ont pensé que dans les misères et les immenses besoins de leur temps il fallait commencer par ne rien préférer à l’œuvre de Dieu. Et parce qu’ils n’ont rien préféré à Dieu ils se sont trouvés, par surcroît, d’être les passeurs de la civilisation antique et les bâtisseurs de l’Europe d’aujourd’hui – qui voudrait l’oublier. « Si Dieu n’est plus important, nous dit Benoît XVI, les critères pour établir ce qui est important se déplacent ». Cela a été, tout au long de l’histoire de l’Eglise, le rôle de ceux « qui ne préféraient rien à l’œuvre de Dieu » de nous fournir ce critère pour discerner ce qui est important : après Benoît, saint Bruno et ses fils, saint Bernard et ses fils, et les frères de François et de Dominique, et la vigne féconde du Carmel. Si l’homme met Dieu de côté, c’est sa propre dignité qui finit par en être victime. Le Père de Lubac l’avait vu dès les années 1940 lorsqu’il écrivait dans « Le drame de l’humanisme athée » : « Nous savons désormais que l’on peut construire un monde sans Dieu. Ce que nous avons aussi c’est qu’un monde que l’on construit sans Dieu se retourne en définitive contre l’homme ». Le P. de Lubac pensait aux totalitarismes athées de son temps. Il dirait sans doute la même chose de notre libéralisme mercantile qui sacrifie l’homme au profit et le manipule comme un objet de consommation.

Dans la conscience des hommes d'aujourd'hui, les choses de Dieu et avec elles la liturgie n'apparaissent absolument pas urgentes. Et pourtant c’est peut-être bien pour nous la première urgence, la première chose à reconstruire. Mais la charité, direz-vous, les urgences devant les besoins des hommes ? Rappelez-vous ce que disait mère Thérèsa – sainte Thérèsa de Calcutta : «Seuls l’adoration quotidienne et la prière permettent à Dieu de mettre dans notre cœur son Amour, qu’ensuite il nous est possible de porter aux pauvres. Sans Dieu nous sommes trop pauvres pour aider les pauvres.» Oui, la première tâche est bien pour nous, aujourd’hui comme hier, de « ne rien préférer à l’œuvre de Dieu ».
Abbé B. Martin

Homélie - Pâques 2016 : Sancta Novitas

Il est beaucoup question de nouveauté dans la liturgie pascale. La louange du cierge pascal, au début de l’office, nous parle de « l’aube nouvelle d’un monde rajeuni » dans la Pâque du Christ. La bénédiction de l’eau qui précède les baptêmes demande de « renouveler notre nature pécheresse dans le bain de la nouvelle naissance ». La prière d’ouverture de la messe du jour de Pâques demande, elle, que l’Esprit Saint « fasse de nous des hommes nouveaux, pour que nous ressuscitions dans la lumière de la vie ». Par –dessus tout une des admirables oraisons de la veillée, celle qui conclut les lectures de l’ancien testament et qui provient des anciens sacramentaires, de la liturgie des premiers siècles, dit ceci : « Que le monde entier reconnaisse la merveille : ce qui était abattu est relevé, ce qui avait vieilli est rénové, et tout retrouve son intégrité première en Celui qui est le principe de tout, Jésus-Christ notre Seigneur ». Une autre très antique oraison le résume d’un seul mot : elle demande que nous soyons en capacité d’accueillir la « sainte nouveauté » : capaces sanctae novitatis. 

Mais qu’est-ce que la nouveauté de Pâques ? Nous ne nous faisons peut-être pas une idée très juste de la nouveauté. Nous la confondons avec l’éphémère. Ce qui est « neuf » pour nous aujourd’hui, c’est ce qui sera vieux demain ; ce sont les produits de notre monde de la consommation et de la surinformation : une nouvelle technologie rend obsolète aujourd’hui ce qui était à la pointe hier, comme pour nos ordinateurs et nos téléphones portables ; une nouvelle information chasse immédiatement l’autre, alors que les médias ne parlaient que de cela la veille. Ce n’est pas cette nouveauté mobile, qui n’est qu’une fuite en avant, que la grâce de Pâques veut nous offrir. La nouveauté de Pâques, c’est justement que le Christ nous fait entrer dans le définitif. « Ressuscité des morts, le Christ ne meurt plus. Sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir. Car il est mort, et c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; il est vivant, et c’est pour Dieu qu’il est vivant. » Comme le dit la liturgie, le Christ vient nous rendre notre « intégrité première » ; car c’est le péché, au fond, qui nous entraîne dans cette fuite en avant, qui nous fait croire que parce nous aurons en mains des produits « nouveaux », parce que nous éprouverons des sensations « nouvelles », nous échapperons à la dégradation et à la mort. Mais tout ce qui est du péché – l’orgueil, la violence, l’indifférence, la domination – est toujours déjà vieux ; et les vertus de l’évangile – l’amour, la miséricorde, le pardon n – sont toujours neuves, fraîches, inépuisables, comme une source qui se renouvelle toujours et qui renouvelle ceux qui s’en approchent. 

Ils vont donc entrer dans la nouveauté de Pâques, la sainte nouveauté de l’Evangile, ceux qui vont recevoir le baptême aujourd’hui. Prions pour eux, pour qu’ils accueillent du fond du coeur cet amour du Seigneur qui les accompagnera toujours, qui pourra être en eux cette force de rénovation permanente. Et que la grâce qu’ils vont recevoir ravive en nous la même grâce, celle de notre baptême, celle qui peut nous donner, jusqu’au dernier jour, d’accueillir la nouveauté merveilleuse que le Christ nous offre, si seulement nous ouvrons nos coeurs à son amour. 

L’abbé B. Martin

Homélie du Vendredi 25 Mars 2016 - Vendredi Saint

Voici l’homme. Ce n’est pas sans raison que l’évangéliste a rapporté ces mots de Pilate, leur donnant une dimension révélatrice, prophétique, insoupçonnée de celui qui les prononçait. Voici l’homme. Et si ces mots étaient la réponse à la question que tout homme, à un moment ou à un autre de son existence, se pose, plus ou moins douloureusement ? Si cet homme, à ce moment, nous révélait justement ce que c’est que l’homme, et qui est l’homme véritable ? 

Voici l’homme. Ce n’est pas l’homme se prenant si follement pour le maître de l’univers ; l’homme enivré de sa science et de ses capacités, qui triture et manipule la création ; ce n’est pas l’homme qui croit que tout ce qui est techniquement possible est moralement acceptable. 

Voici l’homme. Ce n’est pas l’homme cupide et orgueilleux, celui qui est prêt à tout pour arriver à satisfaire ses désirs et à combler ses ambitions, l’homme pour qui la fin justifie toujours les moyens. 

Voici l’homme. Ce n’est pas l’homme violent et meurtrier, celui qui n’épargne même pas le sang de ses semblables, celui qui va jusqu’à justifier ses crimes au nom de Dieu. 

Voici l’homme. Cet homme devant Pilate, c’est l’homme des douleurs. L’homme sacré dans le mystère de sa pauvreté, de ses souffrances, du mal qui le frappe ; mais aussi l’homme plus grand que l’injustice qu’il subit, l’homme libre alors que ses bourreaux sont esclaves, l’homme qui rend témoignage à la vérité, même au prix de sa vie. 

Voici l’homme. Cet homme devant Pilate, c’est aussi l’homme tel qu’il est sorti des mains de Dieu, l’image et le resplendissement de la substance du Père. L’homme tel qu’il serait sans le péché, dans l’innocence de son enfance, dans la splendeur de sa maturité, dans la sérénité de sa vieillesse. 

« Mon Dieu, prenez-moi tel que vous m’avez fait et tel que je me suis défait, priait le philosophe Gustave Thibon : Ayez pitié en moi de votre image ». 
Placés ce soir devant Celui en qui se révèle tout ce qui est de l’homme, demandons-lui d’être ainsi remodelés à Son image. Ainsi parle la liturgie de ce jour : « Accorde-nous d’être semblables à ton Fils : du fait de notre nature, nous avons dû connaître la condition du premier homme, qui vient de la terre ; sanctifie-nous par ta grâce, pour que nous connaissions désormais la condition de l’homme nouveau qui appartient au ciel.»[1]

L'abbé B. Martin

[1]Office du Vendredi-Saint, collecte

Homélie du Jeudi 24 Mars 2016 - Jeudi Saint

Cela est vrai pour chaque eucharistie, mais la liturgie du Jeudi Saint met l’accent, d’une manière toute particulière, sur « l’aujourd’hui » du mystère qui est célébré. « La nuit qu’il fut livré, c'est-à-dire aujourd’hui » « la veille du jour où il devait souffrir pour notre salut, c'est-à-dire aujourd’hui »[1]. La Sainte Cène que nous célébrons ce soir nous rappelle d’une manière plus particulière, plus forte, que « chaque fois que nous célébrons ce sacrifice en mémorial, c’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit ».[2] Le Catéchisme de l’Eglise Catholique le souligne à la suite du Concile de Trente : « Le sacrifice du Christ et le sacrifice de l’Eucharistie sont un unique sacrifice : c’est une seule et même victime, c’est le même qui offre maintenant par le ministère des prêtres qui s’est offert lui-même alors sur la croix ».[3] Habitués que nous sommes à la célébration eucharistique, nous ne nous rendons pas compte, ou si peu et si mal , de ce que cela signifie : « Le sacrifice du Christ et le sacrifice de l’Eucharistie sont un unique sacrifice » … Au début des années 1920, le jeune écrivain franco-américain Julien Green, fraîchement converti de l’anglicanisme, découvrait en même temps l’eucharistie catholique et l’indifférence pratique de ceux qui y assistaient ; il écrivait ces mots, un peu cruels, mais au fond assez justes : « Les personnes qui reviennent de la messe parlent et rient ; elles croient qu’elles n’ont rien vu d’extraordinaire. Elles ne se sont doutées de rien parce qu’elles n’ont pas pris la peine de voir […] Elles reviennent du Golgotha et elles parlent de la température »[4] Nous avons encore beaucoup à faire pour vraiment réaliser intérieurement tout ce qui s’accomplit en chaque eucharistie. En même temps la liturgie du Jeudi Saint, à travers l’évangile qui vient d’être proclamé et le geste du lavement des pieds, souligne aussi que toute eucharistie doit se prolonger par les gestes de l’humble service : Celui dont nous proclamons, en chaque eucharistie, la mort, la résurrection, et la présence à son Eglise jusqu’à la fin des siècles, veut aussi être présent « en chacun de ces petits qui sont ses frères ». « Chacun de vous s’attend à recevoir le Christ assis au ciel : voyez-le d’abord gisant sous les portiques ; voyez-le souffrant la faim et froid, voyez-le indigent et étranger », disait Augustin ; « En nous, le Christ est encore pauvre, le Christ est encore pèlerin, le Christ est malade, le Christ est emprisonné. » [5]

Je n’aurai garde d’oublier le ministère des diacres, qui est précisément de nous rappeler les gestes de l’humble service. Mais au centre de l’eucharistie, il y a d’abord le ministère des prêtres. Ainsi l’entendons-nous dans la préface de la Messe Chrismale : « C’est lui, [le Christ], qui choisit, dans son amour pour ses frères, ceux qui, recevant l’imposition des mains, auront part à son ministère. Ils offrent en son nom l’unique sacrifice du salut à la table du banquet pascal ; ils auront à se dévouer au service de ton peuple pour le nourrir de ta Parole et le faire vivre de tes sacrements ; ils seront de vrais témoins de la foi et de la charité, prêts à donner leur vie comme le Christ pour leur frères et pour toi ». Ces paroles expriment une mission très haute ; elles ne font que mieux ressortir les insuffisances, les faiblesses, les trahisons qui peuvent survenir. Les médias, dans les semaines écoulées, se sont fait un écho complaisant de certaines de ces fautes. Même s’il est facile de discerner, derrière ces attaques trop bien concertées, le désir d’atteindre, à travers ses responsables, l’Eglise et tout ce qu’elle représente, il ne faut pas refuser de reconnaître les manquements. Il faut avoir une compassion infinie pour les victimes, et pour tous ceux que le comportement d’hommes d’Eglise peut avoir blessés, choqués, meurtris. L’Église elle-même est blessée, choquée, meurtrie, par les fautes de ses fils. Mais il faut rappeler aussi que les fautes et les insuffisances des hommes ne sauraient entamer la vérité de l’Évangile et sa force de salut. Julien Green, à nouveau, découvrant en même temps la plénitude du catholicisme et l’effrayante médiocrité de ses ministres, écrivait encore ceci : « À parler très exactement, il n’y a pas de mauvais prêtres, il y a des hommes mauvais qui sont prêtres, et qui sont plus mauvais que d’autres parce qu’ils sont prêtres ; mais le prêtre qui est en eux, c’est Jésus-Christ ».[6]

C’est la présence du Christ, unique prêtre, unique sanctificateur, que nous sommes donc appelés à découvrir à travers les pauvres gestes humains, accomplis par de pauvres hommes, toujours insuffisants en comparaison de la grandeur de ce qu’ils accomplissent. Mais dans chaque eucharistie, si pauvre et pécheur que soit le ministre qui la célèbre, le Christ est présent, et « c’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit ». Nous, prêtres, demandons simplement de ne pas faire écran ; malgré notre opacité d’hommes pécheurs, de laisser quand même transparaître la grâce ; de laisser se réaliser à travers nous, malgré nous quelquefois, le « miracle de nos mains vides qui donnent ce qu’elles ne possèdent pas », selon le mot si juste de Bernanos. 

Et vous, frères et sœurs, priez pour vos prêtres. Saints ou pécheurs, ce sont vos prêtres, et c’est par eux que le Christ se rend présent à vos vies. Priez pour que leurs vies soient moins indignes des mystères qu’ils célèbrent, des « trésors qu’ils portent dans des vases d’argile ». Priez pour qu’ils soient « de vrais témoins de la foi et de la charité ». Et priez pour les vocations. Si bafoué et sali qu’il puisse être – et parfois par ses propres représentants – si attaqué et contesté qu’il soit, sans le ministère des prêtres il n’y a pas d’Église. Et pour les fils des hommes il n’y a pas non plus de vocation plus belle et plus forte que de vouloir être, simplement, prêtre de Jésus-Christ.

L'abbé B. Martin

[1] Jeudi Saint, Prière Eucharistique III ou I 
[2] Jeudi Saint, prière sur les offrandes
[3] CEC, 1367 ; Concile de Trente, Denzinger 1743
[4] Julien Green, Pamphlet contre les catholiques de France, (1924), 39-40. Œuvres …Pléiade, t. I, p. 885
[5] Sermon 25, 8 ; Commentaire sur les psaumes, Ps. 136.

[6] Julien Green, Id. , 77. Œuvres …Pléiade, t. I, p. 891

Homélie du 29 Novembre 2015 - Premier Dimanche de l'Avent

SAUVER LA PLANÈTE ?


Je dois avouer être fortement agacé par l’expression – qui n’a pas fini de fleurir dans le prêt à parler médiatique – selon laquelle nous devrions « sauver la planète ». Outre que je me demande déjà ce que cela peut bien vouloir dire concrètement, l’idée de « sauver la planète » est totalement incompréhensible pour un chrétien. C’est l’homme qui a besoin d’être sauvé, et non la planète. C’est Dieu qui est l’horizon de notre salut, et non le seul horizon terrestre. En fait, nous assistons à une reviviscence du vieil humanisme athée, celui qui veut que l’homme soit lui-même son propre sauveur :
"Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun :
Prolétaires, sauvons-nous nous-mêmes : l’avenir est entre nos mains."

De l’Internationale à « sauver la planète », c’est le même raisonnement : l’homme est le maître du monde, qu’il le saccage ou qu’il le préserve ; l’avenir est « entre ses mains », comme est entre ses mains le pouvoir de tout décider – qu’il faut sauver les espèces animales menacées et laisser avorter les humains, protéger les crapauds légaliser l’euthanasie. Le Saint Père François, dans son encyclique Laudato si, fait bien remarquer que la première écologie à respecter est l’écologie humaine : respecter la vie de l’homme, son caractère sacré, inaliénable, depuis le commencement jusqu’à son terme ; respecter l’homme surtout lorsqu’il est le plus fragile, innocent, sans défense. Je vous dirai que pour ma part je me méfie bien plus des effets de groupe que de l’effet de serre. Que le refroidissement des intelligences m’inquiète plus fortement que le réchauffement climatique. Et que pour l’avenir de l’humanité la disparition de la culture classique me paraît bien plus dommageable que la disparition du ragondin du Bas-Poitou.

Dire qu’il faut « sauver la planète » c’est avouer aussi qu’au fond, nous n’avons pas d’autre horizon que terrestre. Mais qu’est-ce que cela peut signifier pour un chrétien ? D’une part l’Evangile même nous avertit que cette planète peut bel et bien disparaître : « Il y aura des signes dans la lune, le soleil et les étoiles …Les hommes mourront de peur dans la crainte de ce qui peut arriver au monde. » - et d’autre part nous proclamons que notre espérance n’est pas pour cette terre, mais que nous attendons « des cieux nouveaux et une terre nouvelle », cet avènement du Seigneur dont le temps de l’Avent vient chaque année réveiller en nous le désir. Nous le proclamons à chaque messe après avoir récité le notre Père : « Rassure-nous devant les épreuves … en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets, c'est-à-dire, l’avènement de Jésus-Christ notre Seigneur. »

En attendant l’homme n’est pas le sauveur de la planète, mais le gardien de la Création. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Dire « la Création », c’est d’abord confesser qu’il y a un Créateur. Et que l’homme n’est pas un démiurge qui peut décider par lui-même le bien et le mal. Que la « nature » qu’il faut protéger en priorité est peut-être la « loi naturelle » que le Créateur a lui-même inscrit dans son oeuvre : les lois de la vie, le couple humain, la famille … Dire que l’homme est le « gardien » c’est dire qu’il n’est pas le propriétaire. Qu’il doit user avec sagesse des choses qui lui ont été confiées; qu’il doit partager entre tous ce qui a été donné à tous.

Profitons de ce saint temps de l’Avent pour prendre une conscience plus vive de ces choses. Que les biens terrestres et temporels nous sont confiés d’abord pour nous acheminer vers les biens éternels : la liturgie le demande pour nous dans une oraison, « qu’en faisant un bon usage des biens qui passent, nous puissions nous attacher déjà à ceux qui demeurent » : sic bonis transeuntibus nunc utamur, ut jam possimus inhaerere mansuris. Et n’imaginons pas que nous allons « sauver la planète », mais demandons humblement d’être capables d’accueillir nous-mêmes le salut qui vient de Dieu, pour être tant que dure ce monde de meilleurs gardiens de Sa Création.

L’abbé B. Martin

Homélie du 22 novembre 2015 - Christ Roi

LE VIDE OU LA VERITE DU CHRIST

«Je suis né, je ne suis venu en ce monde que pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui écoute la vérité entend ma voix»

L’Evangile que nous venons d’entendre nous place face à la redoutable et inévitable question de la vérité. Et cette question est sans doute celle qui demeure face aux tragiques évènements qui ont frappé notre pays il y a dix jours : avec maintenant un peu plus de recul qu’au moment où nous étions submergés par l’émotion, nous devons nous dire : qu’est-ce que ces évènements nous disent de la vérité sur Dieu et sur l’homme, et de la vérité sur notre société ?

De la vérité sur Dieu, il faut d’abord dire ce qu’elle n’est pas. On ne rend pas honneur à Dieu en tuant, en massacrant, en fauchant des vies innocentes. Prétendre le faire « au nom de Dieu » est un épouvantable blasphème. Et on aimerait entendre tous les chefs religieux – et pas seulement ceux de l’église catholique et des autres confessions chrétiennes – le clamer avec plus de force. Il n’y a qu’une manière d’honorer Dieu – le cardinal Vingt-trois l’a dit dimanche soir dernier à Notre-Dame – c’est de prendre soin de l’homme : l’homme fragile, victime, menacé. Car la vérité sur Dieu est aussi la vérité sur l’homme, si l’homme est à son image. C’est en défendant la dignité de l’homme que l’on honore Dieu. En défendant la valeur sacrée de la vie humaine, du commencement jusqu’à son terme.

Mais les tragiques évènements de la semaine dernière nous obligent à nous poser la question de la vérité dans notre société même. Là encore, le cardinal Vingt-trois l’a dit avec force. Devant quel vide sommes-nous pour que des jeunes qui ont grandi dans notre société occidentale, qui ont été formés par notre système éducatif, ne trouvent d’autre issue à leurs existences que les phantasmes du califat islamique et ses pulsions de violence et de mort ? Madame le Maire de Paris a déclaré, paraît-il, que ces barbares s’en sont pris « aux valeurs de la République ». Mais qu’étaient leurs cibles, qu’ils ont déclaré eux-mêmes avoir « soigneusement choisies » ? Un match de foot, des terrasses de bistrots, une salle de concert de rock : ce sont donc ça, les « valeurs de la République » ? J’ai été épouvanté – vous l’avez été comme moi, si vous l’avez lu aussi – d’entendre que les malheureuses victimes du « Bataclan » s’apprêtaient à entendre une chanson intitulée, en anglais, Kiss the Devil, « embrasse le Diable ». Il arrive que le Diable se prenne au mot. Ces lieux, qui ont été l’objet de ce massacre, sont bien plutôt les lieux symboles du vide de notre société hédoniste et matérialiste, devant laquelle les sauvages qui ont agi se situent dans une attitude d’attirance et de répulsion, selon le mécanisme de la violence engendrée par le « désir mimétique », mécanisme qu’avait si lucidement analysé, dans toute son œuvre, le grand philosophe René Girard, qui vient de mourir…

Vous avez sans doute appris comme moi que le Maire de Lyon, d’une manière tout à fait compréhensible, avait décidé de supprimer la « Fête des Lumières », mais qu’il avait demandé que les lyonnais allument pourtant « de petites lumières à leurs fenêtres », sans aucunement faire référence à la signification de ce geste lorsque les lyonnais l’ont fait pour la première fois en 1852 ? Quel est le vide, l’amnésie programmée de nos sociétés, pour que nous n’ayons d’autre geste que d’allumer des bougies comme si nous avions peur du noir, alors que nous fermons volontairement notre esprit et notre cœur à Celui qui a dit : « Je suis la lumière du monde ? »

Nous fêtons aujourd’hui la fête du Christ-Roi. Le pape Pie XI l’avait instituée en 1925, dans le souvenir de la « boucherie inutile » de la guerre de 1914 – et les millions de mort de la grande guerre n’étaient pas le fait de barbares, mais de nations qui se disaient civilisées, et qui avaient été chrétiennes – Pie XI avait institué cette fête pour rappeler aux nations de la vieille Europe que si elles continuaient à oublier le Christ, elles allaient inévitablement vers d’autres catastrophes. La suite de l’histoire lui a donné cruellement raison. Jean Paul II – saint Jean-Paul II – au moment de la chute du rideau de fer, disait de même aux nations de l’Est qui se relevaient pantelantes de décennies d’emprise du communisme athée qu’il fallait « repartir du Christ ». Si nous ne repartons pas du Christ, le vide de notre société n’appellera que de nouvelles catastrophes.

Nous sommes exactement devant la scène de l’Evangile d’aujourd’hui. Le Christ se tient devant nous comme il se tenait devant Pilate, bafoué, moqué, couronné d’épines. Il se tient devant notre société, il se tient devant les dirigeants de nos sociétés, il se tient devant chacun d’entre nous. Et il nous dit ces mots :

« Je suis né, je ne suis venu en ce monde que pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui écoute la vérité entend ma voix »

Écouterons-nous la voix de la vérité, la voix du Christ qui nous assure qu’il est, lui et lui seul « le Chemin, la Vérité et la Vie ».
L’abbé Bruno Martin

Homélie du 11 janvier 2015

LA VIOLENCE, LA RAISON, LA FOI


J’ai beaucoup hésité à aborder les questions que soulèvent les évènements tragiques de cette semaine, car il me semblait au premier abord que ce ne sont pas les évènements extérieurs qui doivent déteindre sur la liturgie, mais plutôt la liturgie qui doit projeter sa lumière intemporelle sur les évènements extérieurs.
Mais il m’apparaît aussi que nous sommes tellement déterminés, conditionnés, par les médias et leurs deux armes absolues, l’émotionnel et le prêt à penser, qu’une réflexion à contre-courant est peut-être salutaire.

Ce qui s’est passé cette semaine à Charlie-Hebdo est inqualifiable. C’est évident. Tout attentat à la vie humaine est inqualifiable ; nous savons depuis les horreurs du XX° siècle que tuer un homme pour des raisons idéologiques, c’est mettre en péril l’idée même de l’homme.
Mais les violences qui se sont déroulées sur notre sol se produisent au quotidien depuis des semaines et des mois en Syrie et en Irak. Ont-elle provoquées le même sursaut d’indignation ? Des milliers d’hommes et de femmes massacrés pour leur foi auraient-ils moins d’importance que des journalistes tués pour leurs convictions ?
On ne peut qu’approuver le beau sursaut d’indignation et la belle unanimité dont notre pays fait preuve, mais pourquoi ne l’avoir pas fait plus tôt ? Je ne sais pas si nous sommes « tous Charlie », mais cela me réchaufferait le cœur d’entendre nos politiques et nos médias déclarer : « nous sommes tous des Chrétiens d’Orient ».
 
Il est bien entendu, également, qu’il ne faut « pas faire d’amalgame ». Non, certes, il ne faut pas faire d’amalgame. Mais cela veut-il dire qu’il est interdit de poser certaines questions ? Et que penser lorsque ces questions, ce sont des responsables de pays musulmans qui les posent eux-mêmes ?
Les médias français ne se sont guère fait l’écho du discours que le président égyptien, le maréchal Abdel Fatah El-Sissi, a prononcé le 3 janvier dernier devant la grande université islamique Al-Azhar, au Caire.
Les propos du président égyptien ont fait l’objet, en revanche, d’une longue récension dans l’Osservatore Romano, le journal du Saint-Siège. Voici quelques uns de ces propos, tels que cités par l’Osservatore Romano : « Le monde musulman ne peut pas être perçu comme une source d’angoisse, de péril et de mort par l’humanité entière. Nous devons écarter les pensées erronée, l’idéologie que nous avons sacralisées dans le cours des années récentes, et qui ont conduit le monde musulman à se rendre l’ennemi du reste du monde. Il n’est pas pensable qu’un milliard six cent millions de personnes puissent penser éliminer le reste des sept milliards d’habitants du globe pour vivre entre eux. Non, c’est impossible. Ce que je suis en train de dire, vous ne pouvez pas le comprendre si vous restez prisonniers de cette idéologie. Vous devez en sortir et juger de l’extérieur, si vous voulez éradiquer ce point de vue et le remplacer par une vision plus éclairée du monde. Vous devez vous y opposer avec détermination. Honorable imam (le grand cheikh d’Al Azhar), vous êtes responsable devant Dieu. Le monde entier attend votre réaction, parce que la communauté musulmane est déchirée, et court à sa perte, et sera détruite par l’œuvre de nos propres mains.»
 
Ce qui est encore plus surprenant, c’est que ces propos rejoignent exactement ce que déclarait – avec son habituelle lucidité – le pape Benoît XVI en décembre 2006, dans ses vœux à la Curie. Le Saint-Père, qui revenait de son voyage en Turquie, avait commencé par rappeler le respect dû à la religion musulmane, respect fortement affirmé par le concile Vatican II, mais il rajoutait : «Dans un dialogue à intensifier avec l'Islam, nous devrons garder à l'esprit le fait que le monde musulman se trouve aujourd'hui avec une grande urgence face à une tâche très semblable à celle qui fut imposée aux chrétiens à partir du siècle des Lumières et à laquelle le Concile Vatican II a apporté des solutions concrètes pour l'Eglise catholique au terme d'une longue et difficile recherche. Il s'agit de l'attitude que la communauté des fidèles doit adopter face aux convictions et aux exigences qui s'affirment dans la philosophie des Lumières. D'une part, nous devons nous opposer à la dictature de la raison positiviste, qui exclut Dieu de la vie de la communauté et de l'organisation publique, privant ainsi l'homme de ses critères spécifiques de mesure. D'autre part, il est nécessaire d'accueillir les véritables conquêtes de la philosophie des Lumières, les droits de l'homme et en particulier la liberté de la foi et de son exercice, en y reconnaissant les éléments essentiels également pour l'authenticité de la religion. De même que dans la communauté chrétienne, il y a eu une longue recherche sur la juste place de la foi face à ces convictions - une recherche qui ne sera certainement jamais conclue de façon définitive - ainsi, le monde musulman également, avec sa tradition propre, se trouve face au grand devoir de trouver les solutions adaptées à cet égard. Le contenu du dialogue entre chrétiens et musulmans consistera en ce moment en particulier à se rencontrer dans cet engagement en vue de trouver les solutions appropriées.»
 
Tout est dit : d’une part, «s’opposer à la dictature de la pensée positiviste qui exclut Dieu» de la sphère publique : comment s’étonner, ensuite, que la question des «droits de Dieu», pour ainsi dire, revienne dans nos sociétés de la façon la plus folle ? Que peuvent penser les musulmans d’un occident dans lequel ils ne voient, avec d’ailleurs un mélange de dégout et de fascination, qu’impiété et dépravation ? Si nous chassons l’Evangile de notre horizon, pourquoi nous étonner du règne de la violence ?
D’autre part l’islam doit accepter, comme le christianisme l’a accepté, et parfois fort douloureusement au cours du XIX° et du XX° siècle, de se laisser interroger par la raison critique. La foi n’a rien à craindre de la raison. La foi exige l’intelligence. J’ai besoin de comprendre pour croire – intellego ut credam – comme j’ai besoin de la lumière de la foi pour élargir mon intelligence : credo ut intellegam.
 
Mais laissez-moi vous lire aussi la conclusion du discours de Benoît XVI. Il nous ramène à l’évangile du temps de Noël, il nous ramène à la crèche – cette crèche que d’aucun voulaient exclure de l’espace public - et aux anges qui promettent la paix «aux hommes de bon vouloir» : «Cette paix qui est communiquée dans la liturgie est le Christ lui-même. Il se donne à nous comme la paix, comme la réconciliation au-delà de toute frontière. Là où Il est écouté se multiplient les îlots de paix. Nous, hommes, aurions voulu que le Christ bannisse une fois pour toutes les guerres, qu'il détruise les armes et établisse la paix universelle. Mais nous devons apprendre que la paix ne peut pas être atteinte uniquement de l'extérieur à travers des structures et que la tentative de l'établir par la violence ne conduit qu'à une violence toujours nouvelle. Nous devons apprendre que la paix - comme le disait l'ange de Bethléem - est liée à l'eudokia, à l'ouverture de nos coeurs à Dieu. Nous devons apprendre que la paix ne peut exister que si la haine et l'égoïsme sont surmontés de l'intérieur. L'homme doit être renouvelé de l'intérieur, et il doit devenir un homme toujours nouveau, différent. Ainsi, la paix dans ce monde demeure toujours faible et fragile. Nous en souffrons. C'est précisément pour cela que nous sommes d'autant plus appelés à nous laisser pénétrer intérieurement par la paix de Dieu, et à apporter sa force dans le monde. Dans notre vie doit se réaliser ce qui a eu lieu en nous dans le Baptême de façon sacramentelle: la mort de l'homme ancien et ainsi la renaissance de l'homme nouveau. Et nous prierons toujours à nouveau le Seigneur avec insistance: Réveille nos coeurs! Fais de nous des hommes nouveaux! Aide-nous afin que la raison de la paix l'emporte sur la folie de la violence! Fais de nous les messagers de ta paix !»
  
Abbé B. Martin